Pour beaucoup d’habitants du 2e et du 9e arrondissement, les passages sont d’abord des raccourcis et des abris les jours de pluie. On les traverse pour rejoindre un bus, acheter un journal ou déjeuner sur le pouce. Ils sont pourtant les témoins d’une révolution commerciale et architecturale du XIXe siècle, qui a fasciné jusqu’aux philosophes allemands. Ce récit appartient à notre rubrique histoire et mémoire de Paris.
Pourquoi des passages ? Paris avant les trottoirs
À la fin du XVIIIe siècle, les rues parisiennes sont étroites, boueuses, sans trottoirs, livrées aux voitures à cheval et au ruisseau central. Les premiers trottoirs apparaissent en 1781, rue de l’Odéon, et ne se généralisent que lentement. Dans ce contexte, une galerie couverte, pavée et éclairée, bordée de boutiques, offre un luxe rare : flâner au sec. Après la Révolution, la vente des biens nationaux, couvents et hôtels aristocratiques, libère de vastes terrains que des investisseurs lotissent en perçant des passages à travers les îlots. Les progrès du verre et du fer rendent possibles les verrières.
Des galeries du Palais-Royal aux premiers passages
Le modèle vient du Palais-Royal, où le futur Philippe Égalité fait construire à partir de 1781 des galeries marchandes autour du jardin. Des galeries de bois provisoires, élevées à la fin des années 1780, y attirent la foule jusqu’à leur remplacement en 1829 par la galerie d’Orléans, couverte de verre, détruite à son tour en 1935. Les premiers passages proprement dits naissent vers 1800 : le passage du Caire, dont le nom et le décor égyptisant font écho à l’expédition d’Égypte, et le passage des Panoramas, baptisé d’après deux rotondes où l’on exposait de grandes peintures circulaires. Ce dernier aurait été, en 1817, l’un des premiers lieux de Paris éclairés au gaz.
L’âge d’or des années 1820-1840
Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les passages se multiplient entre le Palais-Royal et les Grands Boulevards, alors cœur de la vie mondaine. Le passage du Grand-Cerf (1825), la galerie Vivienne, la galerie Colbert et le passage Véro-Dodat (1826), le passage Choiseul (1827), puis les passages Jouffroy et Verdeau (1847), bâtis en fer et en verre, rivalisent de décors : mosaïques, verrières, horloges, rotondes. On y trouve modistes, cabinets de lecture, restaurants, cafés, salles de spectacle. Le passage Brady, ouvert en 1828 dans le faubourg Saint-Denis, montre que la formule gagne aussi des quartiers plus populaires. Plusieurs dizaines de passages voient le jour dans la première moitié du siècle.
Le déclin : Haussmann et les grands magasins
Le Second Empire change la donne. Les boulevards haussmanniens offrent de larges trottoirs, l’éclairage public se généralise et la flânerie se déplace à l’air libre. Surtout, les grands magasins, du Bon Marché au Printemps (1865) et aux Galeries Lafayette, concentrent sous un même toit ce que les passages dispersaient. Beaucoup s’étiolent, d’autres sont détruits par les percées : le passage de l’Opéra disparaît au milieu des années 1920 avec l’achèvement du boulevard Haussmann, non sans avoir été décrit par Louis Aragon dans Le Paysan de Paris (1926). Au milieu du XXe siècle, nombre de passages survivants sont sombres, délabrés, désertés.
Walter Benjamin, les passages et Berlin
C’est un Berlinois qui a donné aux passages leur postérité intellectuelle. À partir de 1927, Walter Benjamin accumule notes et citations pour un ouvrage sur les passages parisiens, qu’il voit comme la matrice de la modernité marchande ; son exposé « Paris, capitale du XIXe siècle » (1935) en résume l’intuition. Resté inachevé lorsqu’il fuit la capitale en juin 1940, un moment de bascule que retrace notre article sur la vie des Parisiens sous l’Occupation, le Passagen-Werk n’est publié qu’en 1982. Berlin avait d’ailleurs eu sa propre galerie couverte, la Kaisergalerie, ouverte en 1873 entre Unter den Linden et la Friedrichstraße, et détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.
Protection et renaissance
La sauvegarde commence dans les années 1960-1970 : plusieurs passages sont alors inscrits ou classés au titre des monuments historiques. La galerie Colbert, acquise par la Bibliothèque nationale puis restaurée, accueille aujourd’hui l’Institut national d’histoire de l’art. La galerie Vivienne retrouve son lustre dans les années 1980 grâce à l’arrivée de créateurs de mode et de décoration, et d’autres passages restaurent à leur tour verrières et mosaïques. Leur statut explique leur fragilité : la plupart sont des voies privées, gérées par des copropriétés qui financent l’entretien et fixent les horaires, souvent fermées la nuit.
Nos conseils pour vivre les passages en habitant
- Respectez leur caractère privé : horaires d’ouverture, pas de vélo ni de trottinette, discrétion le soir pour les riverains.
- Faites-en vos commerces de quartier : librairies, restaurants, artisans et boutiques spécialisées y vivent de la clientèle locale plus que du passage.
- Levez les yeux : verrières, horloges et enseignes anciennes racontent l’époque de construction de chaque galerie.
- Replacez-les dans le temps long grâce à notre chronologie de Paris, de Lutèce à aujourd’hui.
Questions fréquentes
Quel est le plus ancien passage couvert de Paris ?
Le passage du Caire, ouvert à la fin des années 1790, est généralement présenté comme le plus ancien encore existant, de peu devant le passage des Panoramas.
Combien reste-t-il de passages couverts à Paris ?
On en compte encore une vingtaine, surtout dans les 2e et 9e arrondissements, entre le Palais-Royal et les Grands Boulevards.
Pourquoi les passages couverts ont-ils décliné ?
Les larges trottoirs des boulevards haussmanniens et l’essor des grands magasins, à partir du Second Empire, leur ont fait perdre leur clientèle et leur raison d’être.
Les passages couverts sont-ils des voies publiques ?
Pour la plupart, non : ce sont des voies privées ouvertes au public aux horaires fixés par les copropriétés, et généralement fermées la nuit.
Sources
- Ministère de la Culture, base Mérimée des monuments historiques.
- Institut national d’histoire de l’art (INHA).
- Musée Carnavalet – Histoire de Paris.
- La rédaction de magazine-paris-berlin.com.
Pour aller plus loin : City-guide Paris : Strasbourg Saint-Denis et Château d’Eau ; Montorgueil : passages couverts et boutiques de créateurs à Paris.
Retrouvez l’ensemble de nos récits sur l’histoire parisienne et les grandes dates de la capitale en bref.
Dates de construction données d’après les sources de référence, parfois variables d’un auteur à l’autre. Les horaires d’ouverture des passages, fixés par leurs propriétaires, peuvent changer.

