Paris n’a jamais cessé de se démolir pour se reconstruire. Révolutions, incendies, grands travaux et spéculation ont effacé des monuments entiers, parfois des quartiers. Pour l’habitant, ces absences se devinent : une place trop vaste, une rue qui bifurque sans raison, une station de métro au nom énigmatique. Ce voyage dans la ville effacée fait partie de notre dossier consacré au passé de Paris.
Le palais des Tuileries, le grand absent
Commencé en 1564 pour Catherine de Médicis, agrandi au fil des règnes, le palais des Tuileries fermait à l’ouest la cour du Louvre. Résidence de Louis XVI après octobre 1789, puis de Napoléon Ier et de Napoléon III, il est incendié par des communards le 23 mai 1871, pendant la Semaine sanglante. Ses ruines restent debout plus de dix ans avant d’être rasées en 1883. Voilà pourquoi le Louvre paraît aujourd’hui « ouvert » vers les Champs-Élysées, et pourquoi le jardin porte le nom d’un palais qui n’existe plus. Des pierres ont été dispersées : certaines ont servi à bâtir le château de la Punta, près d’Ajaccio. Des projets de reconstruction reviennent régulièrement dans le débat, sans aboutir.
La Bastille, démolie pierre par pierre
Forteresse élevée à partir de 1370 pour protéger l’entrée est de la ville, devenue prison d’État, la Bastille est prise le 14 juillet 1789. Sa démolition commence presque aussitôt, confiée à l’entrepreneur Pierre-François Palloy, qui fait tailler dans ses pierres des maquettes envoyées dans toute la France. Sur place, le tracé des tours est matérialisé par des pavés, et des vestiges d’une tour, retrouvés lors du creusement du métro en 1899, ont été remontés dans le square Henri-Galli, près du pont de Sully. Au centre de la place, la colonne de Juillet, inaugurée en 1840, commémore non pas 1789 mais la révolution de 1830.
Le « ventre de Paris » : les Halles de Baltard
Pendant des siècles, le quartier des Halles nourrit la capitale. Sous le Second Empire, Victor Baltard y édifie des pavillons de fonte et de verre, que Zola met en scène dans Le Ventre de Paris (1873). En mars 1969, le marché de gros est transféré à Rungis ; malgré la mobilisation d’architectes et d’habitants, les pavillons sont démolis entre 1971 et 1973. Un seul a été démonté et remonté à Nogent-sur-Marne. Pendant des années, un immense chantier, surnommé « le trou des Halles », occupe le site, avant l’ouverture du Forum et de la gare RER. Le quartier a encore été remodelé dans les années 2010, avec la Canopée.
Des quartiers entiers rayés de la carte
Les destructions les plus massives sont dues aux grands travaux. Sous Haussmann, l’île de la Cité perd l’essentiel de ses ruelles médiévales, remplacées par la préfecture de police, le tribunal de commerce et le nouvel Hôtel-Dieu ; le parvis de Notre-Dame, jadis enserré de maisons, devient une vaste esplanade. Plus tôt, le cimetière des Innocents, saturé, avait été fermé en 1780 ; ses ossements furent transférés dans d’anciennes carrières, à l’origine des Catacombes. Seule la fontaine des Innocents, déplacée, rappelle le lieu. La tour du Temple, où Louis XVI fut enfermé, est rasée sur ordre de Napoléon en 1808.
Le relief lui-même a changé : la butte des Moulins est arasée dans les années 1870 pour ouvrir l’avenue de l’Opéra. Et en 1862, les théâtres du boulevard du Temple, le fameux « boulevard du Crime », sont sacrifiés au percement de la future place de la République, un épisode que retrace notre histoire des Grands Boulevards.
Au XXe siècle : du Trocadéro au Vél d’Hiv
Le XXe siècle a ses propres effacements. Le palais du Trocadéro, construit pour l’Exposition de 1878, cède la place au palais de Chaillot pour celle de 1937. Le Vélodrome d’Hiver, dans le 15e, où furent enfermées des milliers de victimes de la rafle des 16 et 17 juillet 1942, est démoli en 1959 ; une place et un monument, quai de Grenelle, rappellent ce drame, que nous replaçons dans l’histoire de Paris occupé. L’ancienne gare Montparnasse, célèbre pour la locomotive qui avait traversé sa façade en 1895, disparaît dans les années 1960. Quant à la Petite Ceinture, voie ferrée circulaire fermée aux voyageurs en 1934 sur l’essentiel de son parcours, elle survit en tranchées et en talus, dont certaines sections sont désormais ouvertes à la promenade.
Nos conseils pour retrouver le Paris d’avant
- Plongez dans les photographies de Charles Marville, qui documenta dans les années 1860 les rues promises à la démolition, et d’Eugène Atget, photographe du « vieux Paris » ; une grande partie est consultable en ligne sur le portail des collections de Paris Musées.
- Lisez les noms : la station Filles du Calvaire évoque un couvent disparu, la rue de la Grange-Batelière une ancienne ferme.
- Regardez le sol : pavés de la Bastille, traces de rempart dans les cours, plaques de rues anciennes gravées dans la pierre.
- Suivez la Commission du Vieux Paris : créée en 1897, elle rend des avis publics sur les projets de démolition et de transformation.
- Mettez des visages sur ces décisions avec nos portraits des bâtisseurs et visionnaires de la capitale.
Questions fréquentes
Pourquoi le palais des Tuileries n’a-t-il pas été reconstruit ?
Après l’incendie de 1871, la IIIe République a préféré raser en 1883 des ruines associées à la monarchie et à l’Empire. Les projets de reconstruction évoqués depuis n’ont jamais abouti.
Reste-t-il des vestiges de la Bastille ?
Oui, discrètement : le tracé des tours marqué au sol, des fondations remontées au square Henri-Galli et des restes du mur de contrescarpe visibles sur le quai de la ligne 5 du métro, à la station Bastille.
Quand les Halles de Baltard ont-elles été détruites ?
Entre 1971 et 1973, après le transfert du marché de gros à Rungis en mars 1969. Un pavillon a été remonté à Nogent-sur-Marne.
Où voir des images du Paris d’autrefois ?
Au musée Carnavalet, à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris et en ligne, sur les collections numérisées de Paris Musées et sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF.
Sources
- Musée Carnavalet – Histoire de Paris.
- Commission du Vieux Paris (Ville de Paris).
- Bibliothèque historique de la Ville de Paris.
- La rédaction de magazine-paris-berlin.com.
Pour aller plus loin : Quartier de Bastille : histoire du faubourg et Colonne de Juillet ; Forum des Halles : la Canopée et la rénovation du site.
Continuez avec le récit des boulevards, de l’enceinte aux salles de spectacle ou parcourez l’ensemble de notre rubrique Histoire & récits.
Dates données d’après les sources historiques de référence. Certains vestiges se trouvent dans des lieux privés ou à accès réglementé : renseignez-vous avant de vous y rendre.

