Pourquoi la rue Saint-Jacques est-elle si droite, et pourquoi les Grands Boulevards dessinent-ils un arc de cercle ? Les réponses tiennent à l’urbanisme de Paris : remparts démolis, villages absorbés, percées spectaculaires. Ce dossier consacré à la forme de la ville complète notre rubrique Histoire & récits de Paris.
Lutèce, une ville romaine tracée au cordeau
La ville gallo-romaine s’organise sur la rive gauche selon un plan régulier. Son axe principal, le cardo, correspond à l’actuelle rue Saint-Jacques ; le forum occupait le haut de la montagne Sainte-Geneviève, vers la rue Soufflot. À la fin de l’Empire, la population se replie sur l’île de la Cité, protégée par un mur. Pendant des siècles, Paris restera cette île flanquée de deux rives où naissent bourgs et abbayes, comme Saint-Germain-des-Prés.
Des remparts sans cesse dépassés
À partir de 1190, Philippe Auguste fait élever une enceinte qui englobe pour la première fois les deux rives. Il en subsiste des fragments étonnants, dont le plus long borde la rue des Jardins-Saint-Paul, dans le Marais. Au XIVe siècle, la rive droite a débordé : Charles V fait construire un nouveau rempart (1356-1383), protégé à l’est par la Bastille. Sous Louis XIII, l’enceinte dite des Fossés jaunes l’étend vers l’ouest.
Le tournant date de 1670. Les frontières étant désormais défendues au loin, Louis XIV fait abattre les remparts de la rive droite et les remplace par une promenade plantée : ce sont nos Grands Boulevards, dont le tracé courbe trahit l’ancienne muraille et dont nous retraçons l’histoire, du rempart aux théâtres.
Le mur des Fermiers généraux, une frontière fiscale
À la veille de la Révolution, la Ferme générale fait bâtir un mur de quelque 24 kilomètres (1784-1790) pour taxer les marchandises entrant dans Paris : c’est l’octroi. L’architecte Claude-Nicolas Ledoux dessine des dizaines de « barrières », pavillons de perception dont quatre subsistent : la rotonde de la Villette, les pavillons de la place Denfert-Rochereau, la rotonde du parc Monceau et les colonnes de la place de la Nation. Le mur n’a rien de militaire, mais il est détesté : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant », dit un bon mot de l’époque. Son tracé est aujourd’hui celui des boulevards que suivent en partie les lignes 2 et 6 du métro, souvent aériennes.
1860 : l’annexion qui crée le Paris des vingt arrondissements
Entre 1841 et 1844, à l’initiative d’Adolphe Thiers, Paris s’entoure d’une dernière fortification, l’enceinte de Thiers, longue d’environ 33 kilomètres, bien au-delà du mur de l’octroi. Entre les deux prospèrent des communes : Belleville, Montmartre, Vaugirard, Passy, les Batignolles… La loi du 16 juin 1859 les annexe, en tout ou en partie, au 1er janvier 1860. Paris passe de douze à vingt arrondissements et sa superficie fait plus que doubler ; le recensement de 1861 compte près de 1,7 million d’habitants. Les anciens villages gardent souvent leur église et leurs rues sinueuses, d’où l’air de « petite ville » de bien des quartiers périphériques.
Haussmann et le Paris de pierre
Nommé préfet de la Seine par Napoléon III en 1853, Georges-Eugène Haussmann mène jusqu’en 1870 un chantier sans précédent : percées rectilignes (boulevards de Sébastopol et Saint-Michel, prolongement de la rue de Rivoli), places en étoile, gares reliées au centre. Les règlements de 1859 lient la hauteur des immeubles à la largeur des rues et imposent l’alignement : naît l’immeuble haussmannien, avec ses balcons filants aux deuxième et cinquième étages. L’ingénieur Belgrand étend les égouts et l’adduction d’eau, Alphand crée parcs et squares. Le prix est lourd : des quartiers anciens sont rasés, à commencer par une grande partie de l’île de la Cité.
Au même moment, Berlin adopte en 1862 le plan d’extension de James Hobrecht, qui prépare ses quartiers d’immeubles à cours successives : deux réponses différentes au même défi de la croissance.
Au XXe siècle : des fortifications au périphérique
Devenue inutile, l’enceinte de Thiers est déclassée en 1919 et démolie dans les années 1920. Sur son emprise s’élève une ceinture de logements sociaux en brique, les HBM (habitations à bon marché), tandis que la « zone », bande non constructible couverte de baraques, est peu à peu évacuée. C’est en grande partie sur cette zone qu’est construit le boulevard périphérique, bouclé en 1973, long d’environ 35 kilomètres et limité à 50 km/h depuis octobre 2024.
Les années 1960-1970 voient aussi l’urbanisme sur dalle et les tours, du Front de Seine aux Olympiades. Le choc de la tour Montparnasse (1973) conduit en 1977 à un plan d’occupation des sols qui limite fortement les hauteurs. Depuis, Paris se reconstruit surtout sur ses friches ferroviaires et industrielles, de Paris Rive Gauche à Clichy-Batignolles.
Nos conseils pour lire l’urbanisme de votre quartier
- Cherchez les courbes : une rue qui s’arrondit sans raison apparente suit souvent un ancien rempart ou son fossé.
- Consultez les plans anciens : le plan de Turgot (1739) et les plans du XIXe siècle, numérisés sur Gallica, montrent votre rue avant les grands travaux.
- Datez votre immeuble à sa façade : pierre de taille pour l’haussmannien, brique rouge pour les HBM de l’entre-deux-guerres, béton et verre pour les années 1970.
- Repérez les anciens villages : à Charonne, l’église Saint-Germain garde son cimetière paroissial, un cas presque unique à Paris.
- Mettez des noms sur les chantiers : découvrez les rois, préfets et ingénieurs qui ont façonné la capitale.
Questions fréquentes
Combien Paris a-t-il eu d’enceintes ?
Leur nombre varie selon que l’on compte ou non les murs de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. Les plus connues sont celles de Philippe Auguste, de Charles V, des Fossés jaunes, des Fermiers généraux et de Thiers.
Pourquoi Paris a-t-il vingt arrondissements ?
Parce que l’annexion des communes situées entre le mur des Fermiers généraux et l’enceinte de Thiers, au 1er janvier 1860, l’a fait passer de douze à vingt arrondissements.
Qu’est-ce qu’un immeuble haussmannien ?
Un immeuble de rapport en pierre de taille, aligné sur la rue, dont la hauteur est réglementée depuis 1859, reconnaissable à ses balcons filants et à son toit en zinc.
Sur quoi a été construit le périphérique ?
En grande partie sur la « zone » et l’emprise de l’enceinte de Thiers, démolie dans les années 1920. Commencé à la fin des années 1950, il a été bouclé en 1973.
Sources
- APUR — Atelier parisien d’urbanisme.
- Pavillon de l’Arsenal, centre d’urbanisme et d’architecture de Paris.
- Musée Carnavalet – Histoire de Paris.
- La rédaction de magazine-paris-berlin.com.
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Dates et dimensions indicatives, d’après les sources de référence ; certains chiffres varient selon les méthodes de calcul.

