Le visiteur suit un parcours ; l’habitant, lui, peut se permettre de se perdre. Paris, compacte et faite pour la marche, s’y prête comme peu de villes : chaque quartier cache des cours, des passages et des escaliers que l’on ne découvre qu’en ralentissant. Encore faut-il sortir de la routine domicile-métro-bureau. Ce guide fait partie de notre dossier sur les manières de vivre Paris au quotidien.
Le flâneur, une figure parisienne
Le mot est français et l’idée profondément parisienne. Au XIXe siècle, alors que les boulevards et les passages couverts transforment la ville, une nouvelle figure apparaît : le promeneur oisif qui observe la foule sans s’y fondre. Dans Le Peintre de la vie moderne (1863), Baudelaire en donne le portrait le plus célèbre : « Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre ».
Le XXe siècle prolonge la tradition. Louis Aragon arpente le passage de l’Opéra dans Le Paysan de Paris (1926), Léon-Paul Fargue signe Le Piéton de Paris (1939). Plus près de nous, Éric Hazan retrace dans L’Invention de Paris (2002) l’histoire de la ville quartier par quartier, en marcheur.
De Benjamin à Hessel : le regard allemand
C’est un penseur allemand qui a fait du flâneur un objet d’étude. Exilé à Paris à partir de 1933, Walter Benjamin consacre des années à un immense chantier sur les passages parisiens, resté inachevé et publié après sa mort sous le titre Das Passagen-Werk. Son exposé de 1935, « Paris, capitale du XIXe siècle », y voit la ville où s’invente la modernité.
Son ami Franz Hessel, qui avait vécu à Paris, transpose l’exercice chez lui avec Spazieren in Berlin (1929), salué par Benjamin comme « le retour du flâneur ». Les deux hommes ont d’ailleurs traduit ensemble une partie de Proust en allemand. Pour un lecteur franco-allemand, la flânerie est donc un pont naturel entre les deux capitales.
Dériver plutôt que visiter
Dans les années 1950, les situationnistes autour de Guy Debord théorisent la dérive : se laisser porter par les ambiances d’une ville plutôt que par ses repères. En 1974, Georges Perec s’installe trois jours place Saint-Sulpice pour noter « ce qui se passe quand il ne se passe rien » : ce sera Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, publié en 1975.
Ces deux approches donnent des méthodes concrètes. On peut marcher au hasard, tourner à chaque carrefour selon une règle arbitraire, prendre un bus jusqu’à son terminus et revenir à pied, ou au contraire rester immobile une heure sur un banc pour observer ce que Perec appelait l’« infra-ordinaire ».
Où se perdre quand on habite Paris
Pas besoin de grand monument : la flânerie d’habitant commence souvent à deux rues de chez soi. Quelques pistes, sans itinéraire :
- Les villas et cités pavées des arrondissements périphériques, comme le quartier de la Mouzaïa (19e) ou la Campagne à Paris (20e), avec leurs maisons basses.
- Les tronçons aménagés de la Petite Ceinture, ancienne voie ferrée ouverte par endroits à la promenade.
- Les berges du canal Saint-Martin et du bassin de la Villette, en semaine, quand elles appartiennent aux riverains.
- Les passages couverts de la rive droite, parfaits les jours de pluie.
Une règle de courtoisie : les cours d’immeuble et les voies privées restent des lieux habités. On ne force pas une porte et l’on baisse la voix. Pour découvrir des lieux habituellement fermés, les Journées européennes du patrimoine, chaque année en septembre, sont l’occasion rêvée.
Regarder autrement son propre quartier
La flânerie est aussi une affaire de regard. Levez les yeux : de nombreuses façades portent, gravés dans la pierre, le nom de l’architecte et la date de construction. Lisez les plaques commémoratives, qui racontent les écrivains, les résistants ou les inventeurs du quartier. Les noms de rues gardent la mémoire des anciens métiers et des couvents disparus.
Le moment compte autant que le lieu. Le dimanche matin, dans les secteurs « Paris Respire » fermés aux voitures, la ville change de son. Les soirs d’été et le mois d’août, quand Paris se vide, les rues retrouvent un calme étonnant. Et la halte fait partie du rituel : un arrêt au café du coin, poste d’observation idéal, prolonge la promenade.
Nos conseils pour flâner (vraiment)
- Laissez le GPS dans la poche : se tromper de rue fait partie du jeu.
- Partez sans heure de retour, même pour une demi-heure : l’important est de ne rien attendre.
- Choisissez des chaussures confortables : le style parisien, tout en aisance, commence par des semelles adaptées aux pavés.
- Revenez au même endroit à des heures différentes, comme Perec : un lieu n’a jamais la même vie.
- Ne bloquez pas le trottoir quand vous vous arrêtez : la flânerie respecte les usages de l’espace public parisien.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la flânerie ?
C’est l’art de marcher sans but précis, pour le plaisir d’observer la ville et ses passants. Le mot désigne une figure parisienne du XIXe siècle, popularisée par Baudelaire puis analysée par Walter Benjamin.
Où flâner à Paris quand on y habite ?
Partout où l’on ne va jamais : rues voisines de chez soi, villas et cités pavées, berges du canal, tronçons ouverts de la Petite Ceinture. L’essentiel est de sortir de ses trajets habituels.
Quels livres lire sur la flânerie à Paris ?
« Le Paysan de Paris » d’Aragon, « Le Piéton de Paris » de Léon-Paul Fargue, « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » de Georges Perec et « L’Invention de Paris » d’Éric Hazan sont d’excellents compagnons de marche.
Quel est le meilleur moment pour flâner à Paris ?
Le dimanche matin, les soirs d’été et le mois d’août offrent des rues plus calmes. Les jours de pluie, les passages couverts sont un refuge tout trouvé.
Sources
- Bibliothèque nationale de France (Gallica) — textes de Baudelaire.
- Ville de Paris (paris.fr) — dispositif Paris Respire et promenades de la Petite Ceinture.
- Ministère de la Culture — Journées européennes du patrimoine.
- La rédaction de magazine-paris-berlin.com.
Pour aller plus loin : Activité en couple à Paris : idées de sorties à deux ; Livres sur Paris : 5 lectures pour voir la capitale autrement.
Plongez dans l’histoire des passages couverts de Paris, puis marchez sur les pas des écrivains parisiens.
Repères donnés à titre indicatif : l’ouverture des promenades, des secteurs piétonnisés et des lieux mentionnés peut évoluer. Vérifiez les informations à jour auprès de la Ville de Paris.

