Le couple franco-allemand ne doit plus être formé par un aveugle...
"Le couple franco-allemand ne doit plus être formé par un aveugle et un paralytique »
Entretien avec Alfred Grosser, ancien professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, derniers livres parus, « La France : Semblable et différente », Alvik, 2005, « L’Allemagne de Berlin : Différente et Semblable », Alvik, 2002.
Paris-Berlin : Après les terribles conflits entre les deux pays, comment le prodige de la réconciliation franco-allemande commence-t-il dès 1945 ?
Alfred Grosser : Lors de la commémoration du soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration, j’ai été très gêné du peu de place accordé aux détenus allemands. Et je suis souvent embarrassé par le mot de réconciliation : je n’avais pas à me réconcilier avec des résistants allemands ayant plus souffert que moi. Quand je commente le film « La chute » pour des lycéens français, je souligne qu’après 1945 notre tâche était de rallier à la démocratie les jeunes décorés par Hitler : la démarche franco-allemande reposait sur l’idée d’une responsabilité commune à l’égard de l’avenir allemand. En 1948, nous avons créé avec Emmanuel Mounier et des résistants comme Vercors le Comité français d’échanges avec l’Allemagne nouvelle, pour faire connaître les réalités du pays voisin, but qu’un médiateur comme Arte ignore délibérément.
La réconciliation a dépassé nos espérances : il y a deux ans, je l’ai confié à des jeunes des deux pays en franchissant un nouveau pont sur le Rhin au sud de Strasbourg, sans douane ni police, ni aucune indication de frontière. Les Français ont dit « Et alors ! » et les Allemands « Na und ? » (Eh bien, et alors !). Leurs réactions prouvaient notre réussite mais que nous devions inventer autre chose maintenant.
En 1950, comment le pari européen de Robert Schuman, et de Konrad Adenauer change-t-il profondément les relations franco-allemandes ?
En septembre 1962, lors du retour du général de Gaulle à Paris après son voyage triomphal en Allemagne, Konrad Adenauer envoie une lettre manuscrite à Robert Schuman où il exprime « sa fidèle gratitude à celui qui, le 9 mai 1950, avait posé la pierre angulaire de l’entente franco-allemande et de l’Europe communautaire ».
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Depuis la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, Gerhard Schröder et Jacques Chirac sont très affaiblis. Quel est l’avenir du « couple franco-allemand » ?
Dans l’Union européenne, Gerhard Schröder et Jacques Chirac forment un couple de délinquants. La France et l’Allemagne ne respectent pas les règles financières qu’elles ont imposées aux autres, laissent une charge écrasante aux futurs générations, et critiquent la Commission, même quand elle applique des décisions prises par le Conseil avec leur accord.
Pourtant, la Commission préserve l’avenir, par exemple pour le poisson : comme les pêcheurs sont des électeurs, les gouvernements protestent contre les mesures restrictives prises par la Commission pour que la nouvelle génération trouve encore du poisson.
Après avoir tourné au maximum grâce à Kohl, Mitterrand et Delors, le moteur franco-allemand reste en panne, sans nouveaux projets. C’est une locomotive sans wagons, car les autres pays refusent de se laisser conduire par un couple sans orientation. Quand une initiative réussit, elle est bloquée : à Herat, en Afghanistan, où des experts des deux pays forment des policiers, le consulat allemand a été supprimé, car l’armée allemande trouve la région trop peu sûre. Dans ce contexte , la récente proposition de Dominique de Villepin sur « une union franco-allemande dans certains domaines politiques » aurait dû porter sur du concret.
Avec la montée du chômage et de la misère dans les deux pays, quel projet européen commun les deux sociétés peuvent-elles proposer aux jeunes ?
D’abord, il faut supprimer les privilèges insupportables des dirigeants des grandes entreprises : ils comparent leurs rémunérations à celles des plus puissants patrons américains, mais demandent aux salariés de penser aux gains des Hongrois et des Coréens. Cette attitude a favorisé le « non » au référendum en France.
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En Allemagne, les syndicats du bâtiment viennent d’accepter le passage de 39 à 40 heures de travail sans augmentation de salaire. Ceux qui gagnent 500 fois plus que les salariés de base n’ont fait aucun geste. Notre capitalisme financier est devenu si fou que l’arrogance provocatrice des privilégiés pousse les défavorisés à tout refuser. Un changement de majorité à Berlin n’y changerait pas grand-chose. Mais, au moins, Gerhard Schröder surmonte sa paralysie en acceptant de renoncer au pouvoir, alors que notre président n’arrive pas à sortir de son aveuglement. Dans l’avenir, j’espère que le couple franco-allemand ne sera plus formé par un aveugle et un paralytique.
Propos recueillis par Laurent Leblond


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